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Le
monde de Jan Saudek
Situer
Jan Saudek par rapport à la photographie mondiale serait peut-être plus
aisé que l'insérer dans le contexte tchécoslovaque. Pourtant l'histoire de
la photographie révèle de profondes relations entre l'Est et l'Ouest.
Notre position géographique sur la carte de l'Europe, notre curiosité et
notre ouverture immédiate sur tout ce qui se crée, du plus progressiste au
plus classique. du plus universel au plus avant-gardiste, engendrent de
grands besoins spirituels. Mais ils sont mal exprimés. IIs sont limités
par la langue et s'épanouissent insuffisamment dans l'orchestre des
sensibilités européennes. Pourtant des forces créatrices subsisteront
toujours ici, qui, seules peuvent franchir toutes les frontières dans
toutes les directions, sans frein ni passeport. Un génie des lieux tout à
fait spécifique s'est en effet formé depuis longtemps en Tchécoslovaquie.
A Prague
surtout, il a su absorber toutes les richesses extérieures ou acquises,
pour leur donner une forme originale et diverse.
La
photographie tchèque ne peut se débarrasser d'un gros bagage historique et
intellectuel. Son héritage, constitué d'échecs et de pertes, est lourd. On
peut en dire autant de la littérature, de la philosophie ou du cinéma,
tous marqués par les événements imprévus et irrémédiables qui ont façonné,
dans ce pays, la conscience collective.
Le
concept kafkaïen de l'homme vivant sous l'empire d'une bureaucratie
abstraite revient constamment dans l'oeuvre de plusieurs de nos artistes
d'après-guerre. Il inspire aussi sans doute Jan Saudek, juif lui aussi,
qui vit à Prague; il fut le fils d'un employé de banque et porta l'étoile
jaune pendant la guerre. Le bon soldat Schweik, de Jaroslav Hasek, avec sa
mentalité élastique qui plie dans la direction du coup porté incarne
l'autre pôle de cette psychologie. Les personnalités artistiques surgies
de telles pressions sont fortes et marquantes. Si nous revenons à la
photographie du début du siècle, Alfons Mucha (1860-1939), en créant à
Paris un nouveau style d'affiche pour Sarah Bernhardt, est un réel
phénomène: il utilise la photographie depuis 1895 comme esquisse pour ses
«posters », ses tableaux et ses dessins. Personne ne prévoit alors qu'elle
deviendra, beaucoup plus tard un mode d'expression artistique autonome.
Ses modèles nus, drapés, arrangés dans son studio, dans des poses
inventées et artificielles, sont d'une beauté hautement stylisée, unique à
cette époque de Modern Style. A trois quarts de siècle de distance, ils
annoncent l'atelier et les modèles de Saudek. De son coté, Drahomir
Ruzicka (1870-1960), médecin tchèque installé à New York depuis 1894,
influence fortement la photographie tchèque en y transmettant le purisme
de la photographie américaine. Il incarne pour nous la première et
profonde orientation de l'art photographique vers l'Amérique, représenté
alors par E. Steichen, E. Weston, C.H. White, etc. On en retrouvera des
traces dans la manière de Saudek, qui s'est souvent inspiré du fétichisme
de l'objet de consommation et de certains tics cultivés par la société
américaine. Il faut voir qur Ruzicka compensait la forte influence exercée
par l'avant-garde soviétique, et dont s'inspirait, par exemple, Jaromir
Funke (1896-1945). Celui-ci stimulé par Rodchenko et le cinéma soviétique
appliqua dans ses photographies d'architecture et de paysage la
composition «diagonale dynamique'", en honneur jusque dans les années
quarante. Funke, théoricien précis, souvent opposé aux idées du Bauhaus,
de Moholy-Nagy ou de Man Ray, sut toujours tirer le meilleur parti des
leçons venues de l'étranger. Or Jan Saudek n'est pas un intellectuel: et
moins encore un rationaliste.
Jan
Saudek a beaucoup d'affinités avec le grand maître de la photographie
tchécoslovaque Frantisek, Drtikol (1883-1961). Les deux ont l'obsession du
nu féminin. Drtikol débute en 1901 en stylisant l'Art Nouveau, et passe
successivement par l'expressionisme, le symbolisme et l'Art abstrait. Il
construit une théosophie inspirée autant du christianisme que du
bouddhisme, qui fait de la femme le symbole de la terre maternelle ou de
l'origine du monde. Au cours de toute son existence créatrice, pendant
plus de trente ans, il n'a cessé de photographier la femme. Mais chez lui
la femme se transformait tour à tour en idol, en mythe, en archétype de la
Mère terre, d'un être primordial et déifié ou de l'âme, d'un esprit
spirituel.
Mais
comment ne pas parler de Josef Sudek (1896-1976), dont le nom ressemble
tellement à celui de notre jeune artiste? Sa démarche unique et
authentique, limpide et pure, aussi cohérente dans son oeuvre que dans sa
vie quotidienne, nous parait exprimer une vraie philosophie de la sagesse.
L'austèrité qui gouverne sa vie matérielle, la richesse de ses moyens
d'expression ou de son monde intérieur, ses découvertes visuelles et
émotionnelles sont ici considérées comme l'aventure la plus élevée Rien ni
personne ne ressemble à ce moine de la photographie. Resté toute sa vie
fidèle à son pays, il fit de son pauvre studio un centre spirituel d'une
énorme force, qui. subsiste pleinement aujourd'hui. La nostalgie et la
mélancolie de Sudek inspirent toute l'oeuvre de Jan Saudek.
Le
personnage et l'oeuvre de Jan Saudek ont toujours suscité en moi un
sentiment double de fuite et d'attirance. Ses photographies accrochaient
le regard et me paraissaient d'une totale originalité par rapport à la
production tchèque du début des années soixante.
C'était
alors le temps des agrandissements, des photos de reportage, des
instantanés pris dans la vie quotidienne. Le reportage, au début de l'ère
de la télévision, était roi. Certes, Jan Saudek me déplaisait par son
mauvais goût, son coté kitch et provocant. Je n'aimais pas non plus la
sentimentalité artificielle et sucrée que dégageaient certaines de ses
photographies. Mais je fus peu à peu captivée. Je fis plus tard la
connaissance du personnage qui me parut de plus en plus authentique, et
parfaitement soudé à sa création. Saudek avançait en effet seul. Il
s'était détaché de tous les courants. Cette circonstance me passionna.
Saudek m'attira tout simplement dans son univers. Apprivoisée, je suis
passée de son coté. J'admets aujourd'hui que cela me fait plaisir. Tout en
lui m'intrigue, m'amuse et me trouble.
Eternel
adolescent peuplé de rêves adolescents, il est obsédé par les enfants, les
femmes, leur corps, leurs passions et leurs expressions. Tout en
s'opposant aux fantasmes des autres, il dévoile les siens. Cette ouverture
extérieure, conduite en parfaite fidélité à sa propre personnalité, ce
souci de plaire et d'être accepté mais cette volonté de rester intact
explique la construction surprenante de son univers. Ambigu et même
quelque peu pervers, Jan Saudek nous offre d'une main ce qui est vrai et
de l'autre ce qui est faux.
Son
inspiration il l'a toujours puisée à des sources différentes. Il tire sa
richesse des comics et des bandes dessinées dévorées dans son enfance des
images de chewing-gum et de produits de consommation massive. qu'il
interprète et transfigure à sa manière. La transmutation et la
transformation subsistent en effet toujours chez lui. Tout est emprunt et
le stimule jusqu'à l'imagerie populaire des petites cartes de visite où de
grosses femmes grotesques portent la lingerie du siècle passé…, et dont il
tire des séries photographiques originales.
Saudek
nous rejoint dans nos rêveries érotiques et sensuelles. Il y ajoute de
quoi nous amuser et nous rassasier. Il va un certain rapport entre son
œuvre et celle de Vogt, Newton. Michals et Les Krims plus qu'avec celle
d'aucun de nos photographes tchèques contemporains. Son univers est-il
vrai ? La question est mal posée car certainement, sa vérité existe. Son
monde est indiscutablement présent. Nous ne pouvons le nier car il nous
concerne. Au début, il me semblait impossible de prendre sa démarche au
sérieux. Elle me paraissait pleine d'effets de modes et de jeux. Mon
attitude changea lorsque la longue recherche de Saudek me frappa par sa
persévérance.
Initialement. la photographie de Saudek était remplie d'adolescents en
jeans juchés sur des motos, couchés par terre dans des poses d'abandon, de
jeunes pères tenant leurs bébés contre leurs torses -paternité glorifiée-,
des couples avec leurs enfants qui illustraient une nouvelle génération
lancée à la recherche d'un paradis perdu, de l' amour et de amitié.
Les
enfants s'y mêlaient tout naturellement, marchant à travers la chaussée
avec leurs très jeunes mères, ou étaient-ce leurs sœurs? Détails de pieds
menus se posant contre les pieds musclés des adultes, détails de mains
d'enfants à côté de grandes mains, juxtaposition du grand et du petit, du
fort et du faible. Plus tard l'enfant marchant tout seul à la rencontre
des vieux, un certain symbolisme des âges, et des nouveaux rapports
existant entre eux. Les photographies de cette époque, pour la plupart,
ont pour cadre la rue, les murs d'une cour et les rails des tramways,
selon la technique de l'instantané. La mise en scène de chaque événement
ne tue pas leur spontanéité.
C'est
ensuite pour Saudek, la période du studio aménagé dans la cave, avec son
mur humide devenu célèbre. Telle est la toile de fond nécessaire et idéale
pour dresser le portrait de femmes, d'enfants, d'amis, de couples. La
paroi devient même une telle obsession que par instants quelques figures
humaines la pénètrent et s'y fondent partiellement. La mise en scène est
ici évidente: les modèles deviennent des acteurs maquillés, costumés et
arrangés. Les vêtements sont alors choisis hors du temps, neutres, sans
lieu d'origine. Les personnages sont aussi souvent habillés que
déshabillés, avec une science très savante qui chatouille notre désir.
Mais tout cela est présenté avec beaucoup de détachement, une certaine
ironie ambigüe. Dans le studio de Saudek. il y a aussi une fenêtre qui ne
regarde nulle part ou Dieu sait où, car elle est toujours remplacée par un
trompe-l’œil: nuage, ciel, paysage urbain, ville gratte-ciel, mur. Elle
fait pourtant aussi partie des rêves: ceux des personnages qui la
regardent ou qui évoluent devant elle. Elle complète l'image. Tous les
regardes convergent vers elle. Le mur et la fenêtre, la fermeture et
l'ouverture, le fond et l'espace sont ici des éléments picturaux
déterminants. N'oublions pas le miroir: il est le reflet, le double,
l'envers.
N’oublions pas non plus le paravent, imaginé par Saudek puis décoré par
lui, qui confirme son ˝mauvais˝ goût. Nommons aussi tous les accessoires
qui apparaissent dans ces images, qui s'y répètent pour leur donner comme
une signature: la poupée, le drapeau, la couronne de fleurs, les bas
déchirés, la fourrure, la rose, le corset, les souliers de danse, etc.
Objets revenant constamment, comme les attributs des images saintes.
D’autres
thèmes inspirent Saudek. Celui du temps et de la femme par exemple. Il
s'exprime par l'opposition de deux photos de la même personne prises à
plusieurs années d'intervalle, ou par le récit de la rose dont les pétales
tombent l'un après l'autre et qui disparaît de l'image, en y laissant
seulement un petit tas de feuilles sèches; cette idée va encore plus loin
aujourd'hui, car la fleur est remplacée à la fin, dans une autre séquence
de ce genre, par son image photographique, autrement dit par le souvenir
de ce qui était. On trouve aussi chez Saudek toute une série de rêves
intimes où dans les photos de couple, l'homme et la femme y sont
successivement représentés vêtus et dévêtus. Plusieurs de ces
photographies sont coloriées à la main, ce qui accentue encore leur aspect
artificiel: le dernier lien avec la réalité disparaît, parce que la
couleur est ici antinaturelle. Les photographies de Saudek deviennent de
plus en plus un artefact, un objet d'artisanat, une pièce unique variable
selon sa réalisation. Souvent une vision de l'existence se dégage de ces
photos, notamment lorsqu'elles sont dépouillées de toute séduction
artificielle: ce qui en émergé est la condition de l'enfant, de la femme,
de l'homme mais aussi celle du fils ou du père. Mais la femme est
peut-être la créature que Saudek a le mieux magnifiée. Il ne s'agit pas
chez lui de la femme objectivement belle, de la femme-objet ou du
mannequin, mais de celle dont la beauté existe et peut être découverte par
un œil sensible et révélateur. Après avoir cultivé l'esthétisme en
choisissant uniquement des corps superbes, Saudek exalte à présent ce qui
plaît exclusivement sous l'angle créateur. Regardons ces seins, ces
derrières énormes et monstrueux qui souvent et curieusement se
ressemblent: voici des lèvres, des yeux, voici autant de femmes belles et
jeunes que de femmes énormes qui sont des curiosités naturelles et
oniriques.
Telle
est la démarche du photographe. Il rappelle Fellini par son gout de la
diversité, l'abondance et la monumentalité de ses modèles. Obsédé par un
but indéfini mais inéluctable, il finit par embrasser, à partir de ce
macrocosme thèque, tout l'univers. |
testo di introduzione di
Anna Fàrovà
dal volume "Le Monde de Jan Saudek"
Ed. Rotovision Ginevra 1983 |
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