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JAN SAUDEK
FOTOGRAFIE DA UNA COLLEZIONE PRIVATA









12 02 2006 - 16 03 2006



In collaborazione  con Art... on paper, Lugano

   

 

 

Le monde de Jan Saudek

Situer Jan Saudek par rapport à la photographie mondiale serait peut-être plus aisé que l'insérer dans le contexte tchécoslovaque. Pourtant l'histoire de la photographie révèle de profondes relations entre l'Est et l'Ouest. Notre position géographique sur la carte de l'Europe, notre curiosité et notre ouverture immédiate sur tout ce qui se crée, du plus progressiste au plus classique. du plus universel au plus avant-gardiste, engendrent de grands besoins spirituels. Mais ils sont mal exprimés. IIs sont limités par la langue et s'épanouissent insuffisamment dans l'orchestre des sensibilités européennes. Pourtant des forces créatrices subsisteront toujours ici, qui, seules peuvent franchir toutes les frontières dans toutes les directions, sans frein ni passeport. Un génie des lieux tout à fait spécifique s'est en effet formé depuis longtemps en Tchécoslovaquie.

A Prague surtout, il a su absorber toutes les richesses extérieures ou acquises, pour leur donner une forme originale et diverse.

La photographie tchèque ne peut se débarrasser d'un gros bagage historique et intellectuel. Son héritage, constitué d'échecs et de pertes, est lourd. On peut en dire autant de la littérature, de la philosophie ou du cinéma, tous marqués par les événements imprévus et irrémédiables qui ont façonné, dans ce pays, la conscience collective.

 Le concept kafkaïen de l'homme vivant sous l'empire d'une bureaucratie abstraite revient constamment dans l'oeuvre de plusieurs de nos artistes d'après-guerre. Il inspire aussi sans doute Jan Saudek, juif lui aussi, qui vit à Prague; il fut le fils d'un employé de banque et porta l'étoile jaune pendant la guerre. Le bon soldat Schweik, de Jaroslav Hasek, avec sa mentalité élastique qui plie dans la direction du coup porté incarne l'autre pôle de cette psychologie. Les personnalités artistiques surgies de telles pressions sont fortes et marquantes. Si nous revenons à la photographie du début du siècle, Alfons Mucha (1860-1939), en créant à Paris un nouveau style d'affiche pour Sarah Bernhardt, est un réel phénomène: il utilise la photographie depuis 1895 comme esquisse pour ses «posters », ses tableaux et ses dessins. Personne ne prévoit alors qu'elle deviendra, beaucoup plus tard un mode d'expression artistique autonome. Ses modèles nus, drapés, arrangés dans son studio, dans des poses inventées et artificielles, sont d'une beauté hautement stylisée, unique à cette époque de Modern Style. A trois quarts de siècle de distance, ils annoncent l'atelier et les modèles de Saudek. De son coté, Drahomir Ruzicka (1870-1960), médecin tchèque installé à New York depuis 1894, influence fortement la photographie tchèque en y transmettant le purisme de la photographie américaine. Il incarne pour nous la première et profonde orientation de l'art photographique vers l'Amérique, représenté alors par E. Steichen, E. Weston, C.H. White, etc. On en retrouvera des traces dans la manière de Saudek, qui s'est souvent inspiré du fétichisme de l'objet de consommation et de certains tics cultivés par la société américaine. Il faut voir qur Ruzicka compensait la forte influence exercée par l'avant-garde soviétique, et dont s'inspirait, par exemple, Jaromir Funke (1896-1945). Celui-ci stimulé par Rodchenko et le cinéma soviétique appliqua dans ses photographies d'architecture et de paysage la composition «diagonale dynamique'", en honneur jusque dans les années quarante. Funke, théoricien précis, souvent opposé aux idées du Bauhaus, de Moholy-Nagy ou de Man Ray, sut toujours tirer le meilleur parti des leçons venues de l'étranger. Or Jan Saudek n'est pas un intellectuel: et moins encore un rationaliste.

Jan Saudek a beaucoup d'affinités avec le grand maître de la photographie tchécoslovaque Frantisek, Drtikol (1883-1961). Les deux ont l'obsession du nu féminin. Drtikol débute en 1901 en stylisant l'Art Nouveau, et passe successivement par l'expressionisme, le symbolisme et l'Art abstrait. Il construit une théosophie inspirée autant du christianisme que du bouddhisme, qui fait de la femme le symbole de la terre maternelle ou de l'origine du monde. Au cours de toute son existence créatrice, pendant plus de  trente ans, il n'a cessé de photographier la femme. Mais chez lui la femme se transformait tour à tour en idol, en mythe, en archétype de la Mère terre, d'un être primordial et déifié ou de l'âme, d'un esprit spirituel.

 Mais comment ne pas parler de Josef Sudek (1896-1976), dont le nom ressemble tellement à celui de notre jeune artiste? Sa démarche unique et authentique, limpide et pure, aussi cohérente dans son oeuvre que dans sa vie quotidienne, nous parait exprimer une vraie philosophie de la sagesse. L'austèrité qui gouverne sa vie matérielle, la richesse de ses moyens d'expression ou de son monde intérieur, ses découvertes visuelles et émotionnelles sont ici considérées comme l'aventure la plus élevée Rien ni personne ne ressemble à ce moine de la photographie. Resté toute sa vie fidèle à son pays, il fit de son pauvre studio un centre spirituel d'une énorme force, qui. subsiste pleinement aujourd'hui. La nostalgie et la mélancolie de Sudek inspirent toute l'oeuvre de Jan Saudek.

 Le personnage et l'oeuvre de Jan Saudek ont toujours suscité en moi un sentiment double de fuite et d'attirance. Ses photographies accrochaient le regard et me paraissaient d'une totale originalité par rapport à la production tchèque du début des années soixante.

 C'était alors le temps des agrandissements, des photos de reportage, des instantanés pris dans la vie quotidienne. Le reportage, au début de l'ère de la télévision, était roi. Certes, Jan Saudek me déplaisait par son mauvais goût, son coté kitch et provocant. Je n'aimais pas non plus la sentimentalité artificielle et sucrée que dégageaient certaines de ses photographies. Mais je fus peu à peu captivée. Je fis plus tard la connaissance du personnage qui me parut de plus en plus authentique, et parfaitement soudé à sa création. Saudek avançait en effet seul. Il s'était détaché de tous les courants. Cette circonstance me passionna. Saudek m'attira tout simplement dans son univers. Apprivoisée, je suis passée de son coté. J'admets aujourd'hui que cela me fait plaisir. Tout en lui m'intrigue, m'amuse et me trouble.

 Eternel adolescent peuplé de rêves adolescents, il est obsédé par les enfants, les femmes, leur corps, leurs passions et leurs expressions. Tout en s'opposant aux fantasmes des autres, il dévoile les siens. Cette ouverture extérieure, conduite en parfaite fidélité à sa propre personnalité, ce souci de plaire et d'être accepté mais cette volonté de rester intact explique la construction surprenante de son univers. Ambigu et même quelque peu pervers, Jan Saudek nous offre d'une main ce qui est vrai et de l'autre ce qui est faux.

 Son inspiration il l'a toujours puisée à des sources différentes. Il tire sa richesse des comics et des bandes dessinées dévorées dans son enfance des images de chewing-gum et de produits de consommation massive. qu'il interprète et transfigure à sa manière. La transmutation et la transformation subsistent en effet toujours chez lui. Tout est emprunt et le stimule jusqu'à l'imagerie populaire des petites cartes de visite où de grosses femmes grotesques portent la lingerie du siècle passé…, et dont il tire des séries photographiques originales.

 Saudek nous rejoint dans nos rêveries érotiques et sensuelles. Il y ajoute de quoi nous amuser et nous rassasier. Il va un certain rapport entre son œuvre et celle de Vogt, Newton. Michals et Les Krims plus qu'avec celle d'aucun de nos photographes tchèques contemporains. Son univers est-il vrai ? La question est mal posée car certainement, sa vérité existe. Son monde est indiscutablement présent. Nous ne pouvons le nier car il nous concerne. Au début, il me semblait impossible de prendre sa démarche au sérieux. Elle me paraissait pleine d'effets de modes et de jeux. Mon attitude changea lorsque la longue recherche de Saudek me frappa par sa persévérance.

Initialement. la photographie de Saudek était remplie d'adolescents en jeans juchés sur des motos, couchés par terre dans des poses d'abandon, de jeunes pères tenant leurs bébés contre leurs torses -paternité glorifiée-, des couples avec leurs enfants qui illustraient une nouvelle génération lancée à la recherche d'un paradis perdu, de l' amour et de amitié.

Les enfants s'y mêlaient tout naturellement, marchant à travers la chaussée avec leurs très jeunes mères, ou étaient-ce leurs sœurs? Détails de pieds menus se posant contre les pieds musclés des adultes,  détails de mains d'enfants à côté de grandes mains, juxtaposition du grand et du petit, du fort et du faible. Plus tard l'enfant marchant tout seul à la rencontre des vieux, un certain symbolisme des âges, et des nouveaux rapports existant entre eux. Les photographies de cette époque, pour la plupart, ont pour cadre la rue, les murs d'une cour et les rails des tramways, selon la technique de l'instantané. La mise en scène de chaque événement ne tue pas leur spontanéité.

 C'est ensuite pour Saudek, la période du studio aménagé dans la cave, avec son mur humide devenu célèbre. Telle est la toile de fond nécessaire et idéale pour dresser le portrait de femmes, d'enfants, d'amis, de couples. La paroi devient même une telle obsession que par instants quelques figures humaines la pénètrent et s'y fondent partiellement. La mise en scène est ici évidente: les modèles deviennent des acteurs maquillés, costumés et arrangés. Les vêtements sont alors choisis hors du temps, neutres, sans lieu d'origine. Les personnages sont aussi souvent habillés que déshabillés, avec une science très savante qui chatouille notre désir. Mais tout cela est présenté avec beaucoup de détachement, une certaine ironie ambigüe. Dans le studio de Saudek. il y a aussi une fenêtre qui ne regarde nulle part ou Dieu sait où, car elle est toujours remplacée par un trompe-l’œil: nuage, ciel, paysage urbain, ville gratte-ciel, mur. Elle fait pourtant aussi partie des rêves: ceux des personnages qui la regardent ou qui évoluent devant elle. Elle complète l'image. Tous les regardes convergent vers elle. Le mur et la fenêtre, la fermeture et l'ouverture, le fond et l'espace sont ici des éléments picturaux déterminants. N'oublions pas le miroir: il est le reflet, le double, l'envers.

N’oublions pas non plus le paravent, imaginé par Saudek puis décoré par lui, qui confirme son ˝mauvais˝ goût. Nommons aussi tous les accessoires qui apparaissent dans ces images, qui s'y répètent pour leur donner comme une signature: la poupée, le drapeau, la couronne de fleurs, les bas déchirés, la fourrure, la rose, le corset, les souliers de danse, etc. Objets revenant constamment, comme les attributs des images saintes.

 D’autres thèmes inspirent Saudek. Celui du temps et de la femme par exemple. Il s'exprime par l'opposition de deux photos de la même personne prises à plusieurs années d'intervalle, ou par le récit de la rose dont les pétales tombent l'un après l'autre et qui disparaît de l'image, en y laissant seulement un petit tas de feuilles sèches; cette idée va encore plus loin aujourd'hui, car la fleur est remplacée à la fin, dans une autre séquence de ce genre, par son image photographique, autrement dit par le souvenir de ce qui était. On trouve aussi chez Saudek toute une série de rêves intimes où dans les photos de couple, l'homme et la femme y sont successivement représentés vêtus et dévêtus. Plusieurs de ces photographies sont coloriées à la main, ce qui accentue encore leur aspect artificiel: le dernier lien avec la réalité disparaît, parce que la couleur est ici antinaturelle. Les photographies de Saudek deviennent de plus en plus un artefact, un objet d'artisanat, une pièce unique variable selon sa réalisation. Souvent une vision de l'existence se dégage de ces photos, notamment lorsqu'elles sont dépouillées de toute séduction artificielle: ce qui en émergé est la condition de l'enfant, de la femme, de l'homme mais aussi celle du fils ou du père. Mais la femme est peut-être la créature que Saudek a le mieux magnifiée. Il ne s'agit pas chez lui de la femme objectivement belle, de la femme-objet ou du mannequin, mais de celle dont la beauté existe et peut être découverte par un œil sensible et révélateur. Après avoir cultivé l'esthétisme en choisissant uniquement des corps superbes, Saudek exalte à présent ce qui plaît exclusivement sous l'angle créateur. Regardons ces seins, ces derrières énormes et monstrueux qui souvent et curieusement se ressemblent: voici des lèvres, des yeux, voici autant de femmes belles et jeunes que de femmes énormes qui sont des curiosités naturelles et oniriques.

 Telle est la démarche du photographe. Il rappelle Fellini par son gout de la diversité, l'abondance et la monumentalité de ses modèles. Obsédé par un but indéfini mais inéluctable, il finit par embrasser, à partir de ce macrocosme thèque, tout l'univers.

 

testo di introduzione di
Anna Fàrovà
dal volume "Le Monde de Jan Saudek"
Ed. Rotovision Ginevra 1983

 
       

 

   

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